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Le prog, ça part d'une idée simple qui finit en cacahuète

ENTRETIEN : DEVIN TOWNSEND PROJECT

 

Origine : Canada
Style : rock progressif mélodique
Composition :
Devin Townsend – chant, guitares, claviers, samples
Dave Young – claviers
Jean Savoie – basse
Duris Maxwell – batterie
Dernier album : Ki (2009)

Il faut savoir prendre des risques dans notre métier. Aussi, annoncer en première accroche que Mr Townsend a changé du tout au tout risque de faire sourire les quelques bourrus qui le connaissent bien. C'est pourtant extrêmement chaleureusement que Devin s'est prêté à un entretien qui s'est très vite déportée vers des mises au points sincères et une introspection presque touchante qui permet d'expliquer les couleurs posées sur son dernier opus. Une occasion d'en apprendre encore davantage sur une personnalité musicale trop rare.

Progressia : Comment se passe cette grosse journée d'entretiens qui vient rompre une certaine forme de silence radio ?
Devin Townsend
: Tout va bien. A vrai dire, il est très important pour moi d'être capable de me prêter à cet exercice à ce moment précis de ma carrière. J'ai vraiment l'impression qu'un grand nombre de choses concernant les entretiens passés ou les concerts que j'ai pu faire ont besoin d'être clarifiées. Maintenant que j'avance dans mon univers musical et que beaucoup d'aspects de ma vie ont changé, le fait d'être connu comme quelqu'un de fou ne me convient plus vraiment et j'ai besoin d'être en mesure d'expliquer mon travail sans avoir à dire « j'étais défoncé ». Je manquais de confiance et me cachais derrière du vent.

Te sens-tu plus en confiance aujourd'hui ?
Jusqu'à présent, je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez, et il a presque fallu que je me heurte violemment à quelques murs pour me rendre compte de deux ou trois choses essentielles. J'ai maintenant un enfant et je peux vous affirmer que d'un seul coup, se sentir responsable et utile aide à faire quelques analyses salutaires. J'ai choisi à l'époque d'être fou, de prendre quelques drogues, je me sentais détendu et détenteur d'un certain pouvoir. J'ai monté Strapping Young Lad, je traînais avec des gens cool. Après le second album, qui en tout honnêteté aurait dû être le dernier, je me suis retrouvé comme au lycée, mal à l'aise et obligé de compenser un manque de confiance, un gros mélange de sentiments mal interprétés sur lesquels se sont construits mes quelques aventures musicales.

Ki se démarque indiscutablement de tes oeuvres précédentes. En l'extrayant du contexte des quatre albums à venir, ne représente-t-il pas un clin d'oeil direct à tes nouvelles aspirations ? Etait-ce aussi le cas avec tes travaux passés ?
Absolument. J'étais en quelque sorte très honnête sur le fait d'être malhonnête. Les choses devaient se passer ainsi et je n'ai pas de regrets, mais l'analyse que j'en fais aujourd'hui n'est forcement plus la même. J'ai passé mes périodes rebelles. J'ai commencé à vivre au sens large, ce qui peut apparaître comme un cliché, mais cela m'a remis à ma place. Cela ne veut en revanche pas dire que je n'ai plus les mêmes aspirations musicales. Le prisme à travers lequel je les exprime s'est tout simplement orienté vers une autre direction. Ces nouvelles perspectives me redonnent envie de jouer sur scène et de faire des entretiens, car je n'ai plus peur d'affronter les gens, ni les questions embarrassantes auxquelles je ne pourvais répondre par manque de confiance. Je ne suis pas un nouvel homme, j'ai juste de plus en plus l'impression de faire les choses pour les bonnes raisons.

Ces quatre prochains disques représentent donc une très bonne manière, en plus des entretiens, d'expliquer tes oeuvres passées et futures ?
Complètement, car l'approche reste très différente. Prenez Alien ou Infinity. L'objectif était de publier les oeuvres les plus torturés ou compliqués pour prouver aux gens que j'étais intelligent, tout en en me complaisant dans cette réputation de « foldinguo » juste pour dire : « Regardez ! Je sais le faire ! ». Ce n'était à mon sens pas la bonne manière d'aborder les choses surtout que beaucoup de ces albums se justifiaient très mal dans leur démarche.

Aborder ces paramètres de cette manère a pourtant contribué en grande partie à ton succès...
Evidemment, sauf qu'aujourd'hui je suis sobre. Pour reprendre l'exemple de ces deux albums, l'expérience a été intéressante et enrichissante mais fut malheureusement un échec personnel. Je me suis perdu en route en essayant de surenchérir presque sans raisons et toujours en compagnie de quelques joints ou de quelques verres. Le troisième album des quatre est assurément l'oeuvre la plus compliquée que j'ai pu faire. C'est la même idée que pour Infinity ou i Alien, en plus honnête et, cette fois, j'ai eu un bon mal de crâne bien sain. J'ai ressenti cette fatigue naturelle qui touche, je pense, les musiciens qui se surpassent. Par contre, une fois terminé, il était hors de question de l'écouter. Je préfère le type de travail abattu sur le quatrième album. Je suis un grand fan d'Enya et de musique new age, et pour avoir rencontré un grand nombre de personnes meilleures que moi musicalement et techniquement, je me sens plus à l'aise dans d'autres contrées.

Savais-tu à l'avance que tu allais sortir quatre albums d'un coup ou l'idée est-elle venue plus tard, après avoir accumulé du matériel musical ?
Après avoir arrêté de fumer et de boire, je n'étais plus capable d'écrire quoi que ce soit. Mon processus créatif était tellement investi dans cette routine que le fait de me défaire de ces addictions a énormément perturbé mes capacités musicales. A chaque fois que je prenais une guitare, je ne pouvais sortir que des vieux plans bluesy sans intérêts. C'était assez effrayant d'ailleurs, je me disais que les drogues faisaient partie intégrante de mon style et de mes habitudes, que peut-être je n'étais pas si bon que ça. Il s'en est suivi une période où j'alternais entre la production de groupes et la manutention, mais il allait bien falloir à un moment ou un autre prendre soin de ma famille. Finalement, deux choses ont déclenché la reprise créative. Premièrement, la basse, un instrument auquel je n'avais jamais réellement prêté attention mais qui a pris tout son sens après que j'ai appris à m'en servir correctement. Placer les notes sur le temps, épurer les accents. Cela m'a conduit à approcher la guitare autrement, car dans la mesure où je suis loin d'être le meilleur guitariste, j'ai assumé mon amour pour les sons clairs, les délais et autres réverbérations. L'espace a pris le pas sur les grand murs sonores et les hurlements. La deuxième chose fut une petite retraite calme dans les campagnes canadiennes, entre le silence et moi-même, pour me confronter à cette constipation musicale. Ce fut très efficace et m'a permis de me poser quelques bonne questions.

On a vraiment l'impression de sentir quelques regrets quand à tes productions passées. Est-ce le cas ?
Ce n'est probablement pas dans mon intérêt de regretter quoi que ce soit, étant donné que rien ne va changer et que, par ailleurs, je ne fais toujours pas de la musique que l'on peut qualifier de populaire. L'essentiel est que je produise de mon mieux et que je continue à apprendre des autres. Je suis bien conscient des fautes que j'ai pu commettre, musicalement parlant, dans mon catalogue. Je suis néanmoins ravi de pouvoir m'en rendre compte et d'en faire un bagage solide. Je préfère utiliser ce genre d'acquis pour justifier mes productions plutôt que les drogues ou le manque de confiance. Je prends du métier et j'aime m'asseoir tranquillement et être capable de juger de la qualité d'une production musicale. J'adore apprendre des autres et de moi-même. Si vous me demandiez d'expliquer Infinity, je manquerais tout simplement d'arguments, ce qui ne veut pas dire que je regrette ce disque.

Quelques souvenirs de ta dernière conférence de presse à Paris ?
C'était un désastre, vous vous en êtes surement aperçu. J'étais dépité de faire mumuse avec ma marionnette [NdlR : le fameux Ziltoïd]. C'était certainement une des expériences les plus embarrassantes de ma vie. Ce fut un bel échec et présenter le disque de cette façon était une mauvaise idée. J'avais honte et me suis même mis à boire du thé. La marionnette est maintenant chauve et doit traîner dans une boîte au lieu de penser à la conquête du monde. Finalement, cette conférence était une bonne chose car elle a fourni une très bonne fin à cette histoire.

Propos recueillis par Antoine Pinaud et Nicolas Soulat
Photos de V. Chassat

site web : Devin Townsend

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